Ouest-France

Louis Massignon, le « catholique musulman » Enregistrer au format PDF

Samedi 7 janvier 2023

L’islamologue Louis Massignon est décédé voici 60 ans. le parisien avait des attaches avec la Bretagne où il est inhumé. Il a aussi fondé le pèlerinage islamo-chrétien du Vieux-Marché
Entretien recueilli par Renée-Laure Euzen

Manoël Pénicaud, anthropologue au CNRS?, spécialiste du dialogue interreligieux? a écrit la biographie de Louis Massignon.

Comment résumer la vie si riche de Louis Massignon (1883-1962), dont vous avez écrit la biographie ?

On peut considérer Louis Massignon comme une grande figure intellectuelle et mystique du xxesiècle. À sa mort en 1962, le poète Louis Aragon écrivait : « Un des hommes qui signifient la France vient de disparaître ».
Bien qu`athée, cet homme de lettres reconnaissait en Louis Massignon une destinée hors du commun.

Vous qualifiez l’année 2022 de « massignonienne ». Pourquoi ?

D’abord parce qu’il est mort il y a 60 ans, le 31 octobre 1962. L’année 2022 marque aussi les 100 ans de sa thèse monumentale, La Passion d’Al-Hallâj soutenue en 1922. Ce poète musulman avait été crucifié, luil, en 922, il y a 1 100 ans. Enfin, Massignon avait été implique il y a un siècle dans le processus de canonisation de Charles de Foucauld, son mentor spirituel, qui vient d’aboutir le 15 mai.

Sa vie est extrêmement riche : professeur au Collège de France, islamologue, linguiste, historien, militaire diplomate, homme de lettres, intellectuel militant…

Exactement l Il est même devenu prétre en 1950, alors qu’il était marié et père de famille, dans le rite oriental catholique melkite. En devenant prêtre, il a accompli la promesse faite par Foucauld en 1909, lorsqu’il invitait le jeune homme à le rejoindre au désert, en Algérie. Mais ce dernier avait décide de rester dans le siècle.

Vous racontez les différentes facettes du personnage sans avoir fait un récit de vie linéaire.

Dans une biographie, l’usage veut que l’on suive un déroulement chronologique. .J’en ai pris le contre-pied en présentant Massignon sous différents angles : le savant, le militaire, l’homme de Dieu, l’intellectuel engagé et le pèlerin.
Ce sont des facettes qui ne sont pas compartimentées, mais au contraire, toutes imbriquées.

D’où lui vient le goût de l’Orient ?

Cet attrait émerge dans un contexte d’effervescence à la fois politique, intellectuelle et « orientaliste ». Le jeune Massignon est en quête d’ailleurs, d’altérite culturelle et surtout de lui-même. En partant en Orient, il répond à l’appel du large.
Par exemple, il voyage seul en Algérie alors qu’il n’a que 17 ans ! À 20 ans, il se lance au Maroc dans une expédition pleine de péripéties. Ces aventures le mettent au contact de l’islam qui le fascine et qu`il va décider d’étudier en profondeur.

Pour autant, il ne se convertit pas.

Depuis 1900, il ne croit plus en Dieu. Tout pouvait laisser penser qu’il se convertirait à l’islam, mais il n’en fut rien. En 1908, en Mésopotamie, il fait l’expérience d`un puissant choc mystique qui le conduit a revenir paradoxalement au catholicisme de son enfance. Des lors, sa foi va gouverner toute son existence.

En Bretagne, et plus spécialement dans les Côtes-d’Armor, le nom de Massignon est lié au pèlerinage islamo-chrétien du Vieux-Marché. Comment est-il né ?

Massignon aimait beaucoup la Bretagne et les Côtes-d’Armor en particulier. En 1951, sa fille Geneviève (ethnologue au CNRS) étudiait le répertoire des chants traditionnels des teilleurs de lin. lorsqu’elle découvre via Luzel la Gwerz des Sept-Saints au Vieux-Marché. Son père est saisi par les échos entre ce chant breton et une sourate du Coran dédiée aux Sept Dormants, des saints vénérés par chrétiens et musulmans. En 1954-1955, au début de ia Guerre d’Algérie, il invite des musulmans au pardon local pour promouvoir « une Paix sereine » sous le signe des Sept Dormants. Cela fait bientôt 70 ans que ce pèlerinage islamo-chrétien existe et il a lieu chaque année en juillet au hameau des Sept-Saints.

couverture_miassignon_pénicaud

Louis Massignon
Manoël Pénicaud
Éd. Bayard, 450 pages
23,90 €

Article publié dans le numéro d’Ouest-France, édition Lannion-Paimpol, les samedi 31 décembre 2022 et dimanche 1er janvier 2023, page 8.

Dans la même rubrique…

Revenir en haut