« D’une rive à l’autre », n°434 - septembre 2022

Debout, réveillez-vous ! Enregistrer au format PDF

Samedi 20 août 2022 — Dernier ajout samedi 7 janvier 2023

En avant toute ! Bon vent ! À toute vapeur ! À toute berzingue !
Des expressions certes d’un autre temps, mais qui expriment toutes l’idée d’aller de l’avant, de se projeter, d’avancer en dépit des risques, d’encourager à poursuivre la route.

Mise à part la dernière expression, les autres nous viennent de la marine : « En avant, toutes voiles dehors ! » En avant, comme si nous étions poussés par le vent dans un monde qui avance à toute vitesse et qu’on a souvent du mal à suivre.
Mais qu’est-ce qui nous pousse à aller de l’avant, à lever l’ancre, à larguer les amarres et à partir ? Qu’est-ce qui pousse à prendre une direction plutôt qu’une autre, à s’engager, s’investir, à oser ?

Écrire mon éclairage suppose une attention constante à ce qui m’entoure, aux mots que j’entends, à ce que je lis, aux personnes que je rencontre, en vérifiant leur résonance en moi pour écrire sur le thème choisi. Cette fois mon choix s’est porté sur le pardon des Sept-Saints à Vieux-Marché auquel j’ai assisté comme chaque année. Je ne ferai pas ici référence à l’homélie du pardonneur?, mais à la lecture de la Sourate 18 lue à la fontaine par nos frères musulmans. Elle raconte l’histoire des « Gens de la Caverne », celle qui a donné l’idée du pardon islamo-chrétien à Louis Massignon en 1954 après que sa fille, ethnologue et linguiste, eut découvert l’existence de la gwerz du pardon des Sept-Saints célébré fin juillet à Vieux-Marché. Une chapelle y a été construite au 18e siècle au-dessus d’un dolmen aménagé en crypte.

Statues de sept saints

Qui sont ces sept saints ? Ce ne sont pas comme on serait tenté de le croire, les sept saints fondateurs de Bretagne célébrés par le Tro Breizh. Les sept statues du retable de l’autel indiquent clairement qu’il s’agit là des Sept Dormants d’Éphèse. Les noms inscrits sur les socles le prouvent : Constantin, Sérafein, Jean, Denis, Martineau, Marc et Maximilien. Ils sont ceux que la tradition dit avoir trouvés sous le dolmen, et en l’honneur de qui la chapelle a été érigée. Pour l’islamologue catholique, cette vénération rejoint celle des Dormants d’Éphèse, sept jeunes hommes de la bonne société entre 250 et 253, secrètement convertis au christianisme. Arrêtés et interrogés, ils sont emprisonnés, mais parviennent à s’enfuir et se réfugient dans une caverne sur une hauteur de la ville où ils s’endorment avant d’être emmurés et retrouvés vivants, « réveillés » plusieurs années plus tard. Ce mythe commun aux chrétiens et aux musulmans, « comme tout mythe, résiste à l’épreuve du temps en fonctionnant finalement comme les Dormants : il s’endort, se fait oublier, pour mieux se réveiller là où on ne l’attend pas. Il s’adapte et se recompose pour mieux durer », écrit l’anthropologue Manoël Pénicaud.

Quel lien, allez-vous me dire, entre cette légende et le fait d’aller de l’avant ? C’est en écoutant Mehand, l’Imam de Lannion que j’ai pris conscience des situations qui nous empêchent d’avancer quand l’horizon semble bouché. Vient alors la tentation de s’enfermer dans une prison, une caverne, et de nous endormir devant la difficulté. Le réveil des Dormants leur montre que les choses ont changé pendant leur sommeil, que le monde a avancé et qu’il ne faut jamais désespérer. Quelle que soit la difficulté à vivre, il faut garder espoir, il y a toujours une porte de sortie à partir du moment où on accepte de sortir de nos prisons, de nos tombeaux, pour aller de l’avant.

Comment ne pas avoir envie de céder à l’appel de la caverne alors que la vie paroissiale reprend au sein d’une Église touchée par le malaise et le mal-être des abus allant des violences physiques et morales à des problèmes d’autorité et de gouvernance ? Pour aller de l’avant ensemble, dans la démarche synodale qui nous est proposée, une priorité s’impose : une conversion personnelle et collective ! Sinon, comment faire communauté ? Comment aller « en avant toute » ?

Dans une institution qui s’épuise, où trop souvent ceux qui devraient être signe d’espérance désespèrent, comment se laisser mener dans la barque d’une Église que nous avons choisie et aimée et nous laisser pousser par le souffle de l’Esprit-Saint ! Au fait, ne serait-ce pas Lui qui me pousse à fredonner ce refrain d’un chant composé à une époque où mettre une musique sur des mots qui vibraient au fond de moi me faisait aller de l’avant ?

Avance au large, jette tes filets.
Sors de ta cage, ouvre tes volets,
Ne reste pas sur la rive, viens on va vivre,
J’ai besoin de toi, risque avec moi, risque pour moi ! 

« D’une Rive à l’Autre » est le bulletin paroissial de la paroisse de la Bonne Nouvelle qui regroupe les anciennes paroisses de Lannion et Pleumeur-Bodou. Cet article a été inspiré par le Pardon des Sept-Saints.

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